dimanche 23 mai 2010

Meeting Aérien de la Ferté Alais 2010



C’est un meeting exceptionnel, pas seulement pour la qualité des machines en vol, et au sol mais surtout par le sentiment qu’il a laissé à tous, spectateurs, organisateurs, pilotes et mécaniciens.  Quatre jours pendant lesquels des bénévoles qui travaillent toutes l’année à restaurer, entretenir, reconstruire leurs avions ont vu leurs efforts récompensés.
Et s’il fallait attendre jusqu’à deux heures avant d’arriver sur le plateau de Cerny, le jeu en valait la chandelle.
Sous un soleil intense de la Ferté Alais, sous les commentaires du poète Chabbert , sous le métal hurlant des warbird et la postcombustion du Rafale, une nouvelle fois l’histoire de l’aviation a passé devant nos yeux.
Comme toujours, le Bleriot XI, qui a débuté les démonstrations, nous a rappelé la fragilité des machines des débuts de l’aviation. Devant nous un assemblage de bois, de toile et un moteur centenaire qui résonne la passion de ses mécaniciens.  15 nœuds au sol et le voilà aux prises avec le vent, quelle fragilité, mais quelle grâce, quelle allure, l’homme aux commandes ne faisant que corriger les caprices d’une physique balbutiante. Le pilotage se transforme en danse, cette lutte devient une chorégraphie et l’histoire racontée est celle de l’homme impétueux. Merci monsieur l’aviateur, merci messieurs les avionneurs !


Si la suite du meeting est ponctuée de démonstrations de voltige toujours impressionnantes, c’est le thème militaire qui est à l’honneur cette année.  Difficile de faire différemment quand on sait ce que l’effort de guerre a apporté aux progrès de l’aviation… Un trio de triplan Fokker DR1 vole en formation à haute altitude, puis le contraste devient saisissant. Deux Super Etendard accompagnés par deux rafales et un AWACS passent à basse altitude, les voilures en flèches côtoient le dernier né des usines Dassault. Au milieu de ce tableau des marins de l’air trône le Gruman Avenger flanqué d’une cocarde de la Royale, il rappelle que l’Aéronavale française fête fièrement ses 100 ans cette année. Sept tonnes soulevées par un moteur en étoile de 1900 cv… Quand le son se transforme en bruit et le bruit associé à ce poisson au gros ventre ne fait qu’illustrer un hurlement de soupapes et d’explosion. Les tôles semblent vibrer pour nous faire peur. Mais une fois posé, cet avion trop lourd fait place à ses congénères sur le parking en repliant ses ailles contre son fuselage, comme si la politesse valait place et humilité sur le porte avion de la Ferté Alais.
Pendant ce temps d’autres bruits, peut être plus mélodieux, se font entendre. Les « Merlin » Rolls-Royce qui équipent les avions tout aussi britanniques, Hawker Hurricane et Spitfire résonnent en défilant le long du taxiway.
Soixante dix ans plus tôt ils devaient écrire la Glorieuse Bataille d’Angleterre. Même si un seul Hurricane a réellement participé à cette épopée, le moment est complet. Un ballet s’opère alors devant nous, plus pacifiste que belliqueux, un Fockewolf 190 et Messerschmitt FE 109 prennent en chasse les avions de Churchill. Anna Walker la seule femme européenne à piloter un warbird exécute des tours de souplesse acrobatique. Si on a le sentiment de voir défiler des modèles réduits, au sol ces avions sont majestueux. Epurés, toutes les lignes sont courbes, rien d’agressif, rien de militaire, seul le camouflage nous rappelle à leur destination. Et soudain on imagine des gosses de vingt ans, de Cambridge ou d’Oxford aux commandes de ces armes au milieu de la Manche contre les chasseurs et bombardiers allemands. Pour avoir sauvé l’Angleterre, ces Spitfire ont été décrétés par Margarett Tatcher, « Propriété Inaliénable de la Couronne Britannique".
D’autres tableaux se succèdent, les T6 Texans, puis les Yak les avions de l’escadrille Normandie- Niémen. Mais c’est sur la puissance du Skyraider qu’il faut s’arrêter, à peine au point fixe, il semble déjà revenir de mission, des trainées huile perdue le long du fuselage épousent l’écoulement de l’air au niveau des ailes. Ses ailes dépliées, cette autre machine des porte-avions américains au Viet-Nam donne toute sa puissance au décollage. Il s’élance en plein vacarme pour une mission pourtant très pacifique sur le plateau de Cerny. 18 cylindres développent 2700 CV, nous atteignons là le concept de « métal hurlant ».
Un ballet de trois planeurs prend le relai et nous rappelle la majesté du vol sans moteur avec simplement le son de l’air sur les ailes. Equipés de fumigènes, les formations de voltiges sont démesurées, quel contraste ! Les figures réalisées sont et en parfaite synchronisation pour ces rois de la physique. Seule la musique des haut-parleurs berce ce trio.
Une fois au sol, la direction des vols nous propose de mettre toutes les machines de la deuxième GM en l’air, chasseurs et bombardiers volent en formation par équipe ou par nation. Le North American B-25 avance lentement avec la maladresse d’un animal sorti de son élément,  c’est désormais 15 tonnes qui se déplacent sur trois pieds presque trop frêles.  Certainement plus habitué du béton que l’herbe du plateau. Cependant ce bimoteur a quelque chose de gracieux avec ses deux dérives et son camouflage clair. Flanqué de sa sexy Pin-up et de ses croix de victoires le soleil nous renvoie des reflets presque trop neufs.
Le ballet des chasseurs et bombardiers se poursuit. Une attention toute particulière doit être portée sur peut-être le plus attendu, le plus gracieux, le plus beau des chasseurs américains, le P 51 Mustang. Un moteur Merlin dans le ventre il a l’allure d’un hippocampe. Ce renflement au ventre est harmonieusement balancé par sa bulle en verre qui vaut cockpit. Un fuselage acier, une décoration à damier rouge et jaune sur le capot moteur, ce chasseur de la deuxième guerre mondiale évoque  la furtivité des forces américaines. Comme un poisson argenté il n’est visible que lorsque le soleil et le pilote s’accordent à nous renvoyer un écho lumineux. On le suit des yeux, une boucle puis une descente en piqué, son sifflement se fait entendre, cinq seconde d’une réalité saisissante, et cette réalité nous rattrape, c’est bien une arme que nous suivons des yeux.
17h00 ; cela fait quatre heures que des aéronefs se succèdent, évoquant les prouesses, les techniques, les conflits, les transports.
Le meeting semble terminé, les premiers flots de familles repartent à l’assaut du parking mais venu de nulle part le Rafale de l’Armée de l’Air passe à basse altitude au dessus de la piste. Un deux trois, soleil ! Et la foule déjà éparse se fige, les yeux au ciel seule la tête semble bouger. Le dernier Golgoth se prépare à nous en mettre plein la vue et les oreilles. Le spectacle est complet.
Un virage au dessus de la foule, les deux tuyères rougies crachent les flammes de la postcombustion, le bruit est terrible, il ajoute au profil élégant et menaçant de ce chasseur. Ce n’est plus l’aviation qui nous hante alors, c’est la guerre. Si certains fanatiques cachés dans les montagnes afghanes sont décidés à faire plus de bruit que le Rafale, il a quelque chose de rassurant, de protecteur. Après quelques évolutions cet oiseau d’un autre âge se met en vol lent. Pendant quinze secondes il se met à parler. Le pilote essoufflé donne un peu d’humanité aux 15 tonnes de matériaux composites. Puis c’est un nouveau passage bas sur le dos en guise de salut.




120 avions au sol, 90 en évolution, quatre heures trente de spectacle et de soleil, entre les sandwiches la bière et les dédicaces. La manifestation se termine. 40000 enfants de tous les âges ont traversé un siècle d’aviation. Décidément le meeting de la Ferté Alais a inventé la machine à remonter le temps. Merci !

mardi 25 juin 1996

Jubilee Drive


Ce dimanche là est très agité à l'Irish Center de liverpool. Rob se lève et vient nous parler. Il sait que nous sommes français. C'est pour cela qu'il vient. Il nous parle de la France, de Paris ; Où il n'est jamais allé... Il a un ami qui enseigne l'anglais là-bas nous dit-il. Quelques aller-retour en Irlande sont au palmarès de ses voyages. fièrement il nous cite aussi l'Ecosse et le Pays de Galles. Au fil de la discussion il avouera avec un sourire, que Pierre est allé plus souvent que lui en Irlande.
On a parlé de foot bien-sûr, et surtout de la finale de 1977 dont tous les liverpooliens se souviennent, qui opposait la ville à Saint-Etienne. Rob avait dix ans. Comme tous les gosses de Liverpool nous explique-t-il, il aurait eu du mal à ne pas grandir dans cette ambiance. Il n'a manqué aucun match à Anfield entre 1979 et 1981. Il nous confie cependant qu'il préfère la musique, mais ne joue d'aucun instrument...
Le frère de son arrière-arrière grand-père était champion de boxe poids-lourd. Fièrement il nous explique que le bras de cet aïeul est aujourd'hui gardé sous verre comme une relique au-dessus du zinc d'un pub d'Irlande.
Notre discussion dure des heures dans un brouhaha infernal pimenté de quelques montées sonores lorsqu'un but est marqué. L'Irish Center diffuse un match de Yearling à la télévision.
Lorsque je demande à Rob ce qu'il fait, il me regarde avec un sourire très évocateur, et avant qu'il me donne la réponse je comprends. Cela fait dix ans qu'il est au chômage, que de toutes façons, même s'il prenait un petit boulot, il ne gagnerait pas autant qu'actuellement. Il m'annonce qu'il risque cependant d'aller à Blackpool, il a trouvé un boulot de plongeur dans un restaurant.
Entre-temps, un gars qui jouait de la guitare en accompagnant des chanteurs de situation, arrive vers nous en nous disant que le seul drapeau qui vaut la peine d'être brandit c'est le drapeau rouge. II se rassoit, et avant même de commencer à jouer et chanter dit qu'il est irlandais bien-sûr, comme tous ici, mais qu'il est surtout socialiste et qu'il emmerde Tacher et Major. Il vient de Toxteh un sale quartier de Liverpool.
En trois heures, j'en ai appris plus sur Liverpool qu'en dix mois à vivre comme un simple étudiant étranger.
 Les habitants de liverpool sont issus d'au moins deux communautés différentes. D'un côté les Anglais, provenant pour la plupart de la classe bourgeoise, enrichie du commerce maritime. De l'autre côté il y à les anglais de souche irlandaise, classe beaucoup plus modeste, que l'activité du port de liverpool a fait émigrer d'Irlande. Deux communautés donc, avec un clivage religieux qui en découle nécessairement; Les catholiques et les protestants. Deux cathédrales se font face, séparées par Hope Street, la rue de l'espoir. Liverpool espère toujours... Voilà pourquoi à Liverpool il y a un accent, un accent très fort que mêmes les anglais ont parfois du mal a comprendre. Voilà pourquoi aussi deux équipes de football sont nées à Liverpool. Everton la catholique, et Liverpool Football Club la protestante. Mais cet antagonisme est aujourd'hui terminé. Rob trouve une raison à cela : le bleu d'Everton était trop royal...
Les scouses sont fiers d'être scouse, ici pour eux ce n'est pas l'Angleterre, c'est autre chose. Ils veulent nous faire comprendre que Liverpool est comme un îlot irlandais, incompris de l'Angleterre et des anglais, perdu dans les terres royales. Lorsque Pierre demande la date d'indépendance de l'Irlande, Rob hésite un peu, mais nous la donne sans erreur puisqu'elle confirme la date mise en doute.
Autour du guitariste les chanteurs, excités, un livre de chants irlandais à la main n'ont pas cessé de nous faire-part de leur présence.
"Green fields of France" est à l'honneur du répertoire, et Rob en profite pour nous rappeler que la France et le Royaume-Uni ont toujours été main dans la main, même pendant la Première Guerre Mondiale. Il reste fier en nous disant cela. Il a un sourire sur ses lèvres. Peut-être veut-il nous faire plaisir ? Il semble cependant sincère. Robert a trois frères et deux sœurs, il a fait de la prison, il est un produit local...

En arrivant ici au mois d'octobre ma première impression fut celle de Liverpool ville pauvre, des autochtones que je ne comprenais même pas, avec leur accent profond, assimilé à leur condition.
Aujourd'hui Liverpool n'a bien entendu pas changé, mais j'ai appris à la connaître, à l'apprécier. Elle ne peut avoir le charme arrogant de sa voisine Chester avec ses murs à colombage et torchis, son enceinte médiévale.
Liverpool c'est de la brique rouge caractéristique du nord de l'Angleterre, de la pierre pour le quartier victorien, et du béton pour l'Université. Hétérogénéité sociale, architecturale.
Liverpool a été partiellement détruite pendant la guerre. Les Docks faisant figure de base Sous-marine, ont été une proie stratégique pour les Allemands. Dans les années quatre-vingt "l'oubli tacherien" de la ville n'a pas arrangé la situation précaire due à la crise pétrolière. Par endroit Liverpool ressemble à une ville fantôme. En plein centre ville, plusieurs églises sont éventrées, des maisons aux portes et fenêtres murées afin d'éviter les squats.
En rentrant de l'Université, j'emprunte très souvent le même chemin. Je traverse un prés qui fait peut-être un hectare. Parfois sous mes pieds, des pavés, biens alignés comme si une rue avait existé. Un peu de terre et de l'herbe effacent le passé. J'aime bien emprunter ce passage, il m'éloigne du bruit des véhicules terrestre à moteur, en effet mon raccourci est bordé de bosquets épars formant une ceinture.
Prés des arbres, en bordure, des préservatifs témoignent d'une activité intense de prostitution. Les filles sont jeunes, très jeunes. Beaucoup n'ont pas mon âge... Comme tout ici, les prix défient toute concurrence. Non-maman je n'y suis pas allé ! L'impression que cela vous donne, c'est qu'il n'y a pas de honte à descendre dans la rue. Question de mœurs de culture, à Liverpool c'est surtout une question d'argent. Les filles à dix-sept ou dix-huit ans ont déjà la charge d'une poussette. L'âge du premier rapport sexuel est bas, très bas. Douze ou treize ans n'a rien d'étonnant. Mes statistiques sont de sources radiophoniques, un jour j'ai même entendu que cet âge était beaucoup plus bas ; mais là, j'ai éteint la radio, je n'ai pas voulu y croire.
Lorsque la langue commençait à avoir moins de secrets pour moi, j'ai appris à apprécier un liverpoolien, même rasé et tatoué. On a tous en tête les drames de la culture "footballistique"... C'était autour d'un billard anglais, le pool, que François et moi avons sympathisé avec un type. Il avait un accent atrocement local, les cheveux rasés, les oreilles décollées, et les bras tatoués. Il m'a dit que la lettre vaut l'équivalent de deux-cent francs. Il n'avait pu se faire écrire sur le bras que "L.F.C.", et sur l'autre "Floyd". Aujourd'hui il regrette tout ça. Comme beaucoup d'ailleurs, victimes d'être nés là... Un destin que beaucoup subissent, et dont l'idée d'aller au devant ne les attire même pas. Bouleverser sa condition à Liverpool parait difficile.
J'ai donc découvert à Liverpool des gens très agréables à côtoyer mais  susceptibles surtout avec des étrangers, plus en core des français, aggravé par la situation d'étudiant.